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La guerre coloniale menée par la France en Nouvelle-Calédonie en 1988 se termine sur une période transitoire vers l’acte qui doit mettre en œuvre le processus de décolonisation, le référendum d’autodétermination du peuple colonisé.
Aux portes du petit territoire du Pacifique réputé détenir plus de 20% des réserves mondiales de minerais oxydés et probablement les premières réserves mondiales de minerais latéritiques à fable teneur, les multinationales, Machiavels déguisés en Saint-Nicholas, déposent leur verroterie. La demande mondiale en nickel se fait plus forte.
Les Kanak suivent la courbe ascendante du prix de la ressource et, sur le choix des sirènes qui s’élèvent au gré des pentes du Koniambo, choisissent le « petit » canadien Falconbridge pour un projet industriel devant définitivement ancrer l’indépendance de leur futur état.
La France ne veut toujours pas renoncer à l’énorme réserve de ce minerai stratégique. De par le passé, elle a déjà fait entendre sa voix de « propriétaire » en refusant à ses petits territoires du Pacifique l’ère de décolonisation ouverte par la jeune cinquième république.
Alors que l’AEF et l’AOF deviennent la Françafrique, le Pacifique français se débarrasse de ses vieux comptoirs, à l’Ouest la saga Chiendent s’impose et à l’Est on nucléarise.
L’indépendance de la Nouvelle-Calédonie est orpheline de ses oncles utérins partis trop tôt, alors la mère d’outre les mers se dit plus « patrie » que jamais et propose de transformer le chemin de l’autodétermination en voie royale vers l’assimilation. Échanger un massif qu’elle prétend détenir contre vingt d’années d’occidentalisation de ces populations jusque là maintenues à l’écart du monde industrialisé c’est, pour la puissance administrative, investir avec retours garantis, et, à terme, l’intégration définitive dans le giron français du tiers des réserves mondiales de nickel. Le reste, comme les agglomérés, n’est que remplissage.
Alors Bercy s’accorde avec Nouméa pour faire de vingt ans une éternité, avec la mort d’un peuple, d’une culture, la perte d’un pan entier du patrimoine de l’humanité. Là où les Olry, Guillain, Douarre et autres armes de la colonisation ont failli, Eramet réussira. De nouvelles armes sont créées pour permettre la mise à mort de ce territoire, de surcroît inscrit sur la liste de la décolonisation. Les provinces, fêtées dix ans plus tôt comme l’outil de « rééquilibrage », renaissent en collectivités territoriales de la république, intensifiant la partition du « pays en devenir » pour offrir toutes les chances d’une totale intégration.
Seul vestige, mais quel vestige, de l’unité d’un peuple qu’on abat : le Sénat coutumier. Mais les pouvoirs nouveaux des provinces doivent permettre d’en venir à bout. D’autant plus que, le président français en tête, les autorités françaises ont pris le parti d’ignorer l’institution. Les industriels et autres investisseurs, qu’embrassent goulûment la société dominante, se réjouissent de pouvoir légalement violer les droits d’un peuple autochtone, sous d’autres cieux reconnus. Quelques verroteries sont bien moins dispendieuses qu’un fond patrimoine.
Si la globalisation oblige les États, Paris pense qu’elle peut être contrôlable et ne va pas laisser ses intérêts être absorbés par d’autres, anglophones de surcroît. Au Nord on laisse les mineurs trop vite oublieux de l’expérience coloniale se prendre aux promesses d’un Falconbridge loin d’être émancipé de sa maison-mère Brascan-Noranda.
Au sud, on va bloquer les promesses inconsidérées d’un Chiendent se prenant, sur ses vieux jours, pour le Ian Smith du Pacifique et on offre une victoire prématurée à des Caius et Brutus engagés à rendre Prony Ouest à César.
Toujours au Sud, en guise de sourires à Inco, on va retirer l’épine que représente ce bastion Kanak hérité des missionnaires dont le nom pourrait faire naître une croisade pour délivrer le diamant du Sud d’un occupant infidèle à l’environnement. Une mise en scène est nécessaire : on créé les conditions d’une guerre civile entre membres d’une même église, on évacue les derniers arrivés, quant aux premiers on leur « confie » la terre et les camions qui demain justifieront les contre-barrages contre les opposants à un industriel-bon-missionnaire offrant l’hostie et acquérant les âmes.
Au Nord les élèves dissipés attendent les derniers jours pour remettre leurs devoirs dûment faits que l’institutrice Delaverveine n’a cessé de réclamer depuis des mois et des mois. D’autant plus que Falconbridge change de propriétaire et pire, se vend à Inco qui, ipso facto, promet de surseoir aux promesses de sa nouvelle acquisition.
Eramet réclame le retour du « sien » Koniambo et affirme vouloir construire la seule usine capable d’inverser le flux des bienfaits de l’exploitation des richesses naturelles vers les populations de la province Nord. Eramet sait gérer la ressource, elle l’a prouvé sur plus de cent trente ans d’exploitation à travers le pays. Et qui peut prétende que sa gestion n’a pas enrichi certains.
Les prétentions d’Eramet semblent renforcées par les difficultés que rencontre Inco dans la mise au point du procédé nouveau que le Canadien veut utiliser à Goro, alors que le marché du nickel, surtout asiatique, devient de plus en plus gourmand. Pour excuser un retard – une mort annoncée ? - du projet Goro-Nickel, Inco n’hésite pas à parler d’augmentation des coûts et laisser envisager l’arrêt des chantiers pour cause de blocage par un petit nombre d’opposants.
Le directeur général de Goro-Nickel n’hésite pas à jeter l’anathème sur le comité Rhéébu Nuu et les associations environnementalistes et, médias locaux aidant, les désigne à la vindicte populaire.
Les défenseurs des droits fondamentaux des populations Kanak concernées et des intérêts de tous de Yaté à Païta et au-delà, les promoteurs d’un développement durable permettant de créer et de maintenir un équilibre entre l’être humain et son environnement, sont-ils malgré eux, devenus l’écran devant cacher l’échec cuisant d’un Scott Hand qui promettait de faire la fortune de ses actionnaires.
Demain, alors qu’il ne peut assurer les ordres passés par ses clients asiatiques, Inco enregistre une chute-record de la valeur de ses actions et subit une OPA inamicale de Teck Cominco tandis que Xstrata acquiert la totalité de Falconbridge.
Eramet conserve son monopole et construit une usine nouvelle à Kaala-Gomen tandis que Doniambo continue pour plusieurs décennies encore à traiter un minerai à forte teneur venu de gisements soudainement découverts sur le plateau de Thio, et Billote et Jaquinot sourient dans leurs tombes.
La Nouvelle-Calédonie, les Euros coulant à flots continus des fours géants, joue la Nauru et se soucie peu de ses montagnes qui saignent, de ses rivières qui se tarissent, de ses récifs qui blanchissent. La civilisation kanak qui a façonné ce pays avec une ingéniosité nulle part ailleurs égalée, est devenue l’exception culturelle dans une France qui persiste à se rêver planétaire.
Le référendum d’autodérision s’est tenu avec un taux de participation jamais atteint dans le passé. Auparavant la chaleur du nickel en fusion a participé au dégèlement du corps électoral qui a glissé vers l’accueil de milliers d’immigrés délaissant une France trop proche des candidats à la dignité humaine fuyant la Françafrique. Pierre Messmer, un pied dans la tombe, sourit.
À l’exemple d’Inco et Falconbridge, les églises et les supermarchés ont fusionné pour mieux célébrer Noël et les bulles positives du colonialisme. Tandis que les adeptes du Cargo cult s’agglutinent aux grilles qui désormais protègent Tontouta et regardent les avions vomir leur plein d’huître, saumon, chapon et autre exubérance de la réussite nickélifère.
Caïus Ramirez a été élu premier président de Calédofrance, ce nouvel État associé à la France dont le drapeau tricolore comporte désormais non pas une tête mais un pied « maure » chaussé d’une claquette jaune. Mais Brutus, hier encore son frère, refuse de se cantonner à jouer les seconds rôles de président d’un Congrès impuissant.
Alors la rébellion fomente, la Caldochie s’allie à la Kanaky, et la décolonisation se revendique à nouveau. Mais il est tard, Monsieur Richard, sur la Nouvelle-Calédonie maintenant intégrée, les Nations Unies ont désormais refermé les portes de la décolonisation.
Alors du fond des vallées des chœurs se font entendre, pour Wassaumié … |